3 Notre sixième sens: la proprioception

 

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Nous avons cinq sens pour percevoir: la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût. Il est étonnant que la proprioception, ou sensibilité proprioceptive, à savoir la perception que nous avons de notre propre corps[1]. ne figure pas sur la liste. Techniquement, la proprioception est le retour d’informations sensorielles qui nous vient de notre peau, de nos muscles et de nos articulations; on parle aussi de sens de la position, car il nous permet à tout moment de savoir comment le corps et les différentes parties du corps en mouvement sont positionnés dans l’espace. Ce sens est supposé ne pas être conscient. Nous ne pensons pas à chaque mouvement que nous faisons quand nous montons un escalier par exemple; il nous est même plutôt habituel de penser ou de faire autre chose en même temps, comme porter le plateau d’un petit-déjeuner. De la même façon inconsciente, nous adaptons toujours  nos parties du corps aux mouvements que nous faisons. Supposons, par exemple, que nous sommes debout et sur le point de lever un bras. Avant de bouger le bras, nous allons, inconsciemment, nous stabiliser en contractant, dans chacune des jambes, le muscle soléaire, un muscle à l’arrière du mollet. Si cette contraction n’avait pas lieu, le poids du bras levé nous ferait perdre l’équilibre dans un mouvement pour le moins disgracieux.

Cette faculté inconsciente de prévoir est cruciale, et c’est précisément quand on la perd qu’on en mesure l’importance. On peut en juger en observant certaines victimes d’un accident vasculaire cérébral, qui ont perdu cette faculté mais peuvent encore marcher. En effet, s’ils veulent éviter de tomber, il leur faut absolument regarder ce que font leurs jambes et commander consciemment chaque mouvement. Pour peu qu’ils regardent ailleurs,  en avançant avec une des jambes qui traîne, et c’est la chute. Ils tomberaient même en étant simplement debout, s’ils devaient être surpris par l’obscurité en cas de panne de courant, par exemple, car soudain incapables de voir et donc de commander leurs mouvements.

C’est ainsi qu’il est le plus facile de comprendre la proprioception. Il est cependant navrant qu’une telle faculté, si vitale, soit reléguée aux oubliettes.

Le Docteur Ida Rolf, la fondatrice du Rolfing, avait une habileté légendaire à percevoir ce qui se passait dans le corps d’une personne, sans même la toucher. Quand elle proposa à l’un de ses étudiants d’enseigner à son tour, celui-ci réalisa qu’il lui fallait d’abord comprendre comment elle était capable de percevoir avec une telle finesse et exactitude. Il fit en sorte de s’asseoir à côté d’elle pendant qu’elle enseignait. C’est ainsi qu’il mesura le calme avec lequel elle observait le patient. Elle semblait diriger son attention à l’intérieur d’elle-même, et le moment venu, faisait une observation si fine et juste, que tout le monde en était bouche bée. Après avoir regardé le Dr. Rolf agir ainsi à plusieurs reprises, celui qui allait devenir mon futur professeur comprit qu’elle observait en elle-même les subtiles réactions, qui lui parvenaient en réponse à ce qui se passait pour la personne qu’elle avait en face d’elle. Il se mit alors, lui aussi, à développer et utiliser ce sens subtil de soi pour obtenir des informations sur ses patients.

Nous pouvons tous apprendre à devenir plus conscients de ce que nous sentons et ressentons. Nous pouvons tous bénéficier de ce que nous révèle notre proprioception. Parallèlement au «Rolfing», bien d’autres approches permettent d’y arriver: l’ostéopathie, les méthodes Feldenkrais ou Pilates, la technique Alexander, le gyrotonic, le yoga, le qi gong, taïchi ou autres arts martiaux (capoeira, jiu jitsu, tai qwon do), même la danse. Qu’elles nous soient appliquées ou que nous les apprenions d’un professeur, ces pratiques travaillent toutes à un niveau similaire: elles restaurent et affinent notre sensibilité proprioceptive. Au-delà de la perception du corps dans l’espace et de ses mouvements, elles aiguisent le ressenti lié au mouvement et au bien-être. Cette sensibilité n’est pas qu’un don inné; elle dépend aussi de la motivation et de l’entraînement à la percevoir. Pour prendre un exemple, ce que peut apprendre un étudiant appliqué d’un maître en arts martiaux relève autant de la proprioception que de mouvements conscients. Qui plus est, cette faculté peut être développée et cultivée à n’importe quel âge. Même une grande blessure ne doit pas décourager. Les personnes très avancées en âge peuvent reconstruire des zones endommagées, qu’il s’agisse d’articulations, de muscles, ou d’organes internes, si elles prennent au sérieux leur traitement et leur pratique. If faut vraiment que l’ensemble du tissu nerveux ait été entièrement détruit pour que la situation soit désespérée.

Professeurs et praticiens des arts thérapeutiques manuels ont des mains d’une sensibilité extraordinaire. Ils sont capables de sentir au plus profond du corps quand ils posent un diagnostic et soignent. Apparemment, ils n’utilisent que leurs mains. En fait, ils sollicitent tout leur corps, en le «fusionnant»  avec celui du patient. Ils sont à tel point attentifs, que les informations vont leur parvenir par les mains, les bras et avant-bras, les coudes, et même, au niveau du visage, par les yeux, le nez, ou les oreilles. En bons observateurs, ils vont aussi noter tout signe révélateur de dérèglement, et se servir des  renseignements que fournit le patient.

J’en arrive à présent au plus important: la proprioception n’a de sens que pour qui sait se prendre au sérieux, et faire confiance à son ressenti. En d’autres termes, il faut prendre véritablement pour argent comptant l’information que nous donne notre proprioception. Beaucoup d’entre nous ont pris l’habitude de croire à ce que disaient nos parents, nos professeurs ou nos maîtres à penser, bien plus qu’à ce que nous pouvions déduire par nous-mêmes. C’est dire l’importance de réapprendre à nous écouter et à nous faire confiance. Ou pour citer le regretté John Upledger, professeur d’ostéopathie: «l’humanité a un potentiel qui n’est limité que par sa propre conception de cette limitation».

Si cela peut ne pas sembler évident tout de suite, il n’en demeure pas moins que nous avons tous cette faculté de proprioception. Il est normal qu’en professionnels ayant bénéficié d’une formation spécifique, certains d’entre nous soient plus aptes à percevoir et à décoder. Mais nous avons tous la possibilité de refuser de mettre sur le seul compte de l’âge une douleur chronique, si petite soit-elle. Prenons l’exemple d’une brûlure d’estomac, causée par un excès d’acidité. Bon nombre d’hypothèses sont envisageables: une alimentation trop acide, trop d’alcool, de stress ou d’anxiété. Evidemment il n’est pas difficile d’avaler un antiacide pour résoudre le problème, en croyant avoir trouvé la solution. Le hic, c’est que le médicament n’a pas soigné la cause et que la douleur va réapparaître. Certains vont attendre de faire un ulcère – une plaie ouverte dans l’estomac – pour consulter. Et pourtant, à ce stade, ils se souviennent le plus souvent très exactement depuis quand ils souffrent et comment la douleur a évolué, jusqu’à devenir insupportable.

Par conséquent, lorsque survient une douleur, ou que se manifeste un symptôme, il s’agit tout d’abord de ne pas minimiser les informations provenant des sens. Et d’accepter leur simple réalité, même et surtout si le message n’est pas clair. Il faut se souvenir qu’on ne peut changer ce qu’on ne remarque pas, tout comme on ne peut remarquer ce qu’on n’accepte pas.

Un conseil cependant s’impose, au vu de la quantité impressionnante d’informations médicales dont nous disposons. Bien sûr les sites internet, publications, encyclopédies et autres ressources peuvent nous aider à y voir plus clair. Mais de simples informations peuvent aussi complètement nous égarer. Comme on l’a vu plus haut dans le cas de l’hyperacidité gastrique, se traiter soi-même est une épée à double tranchant. Il est tentant d’associer un symptôme à un remède; et dans notre société de consommation, l’omniprésence de la publicité nous y incite. C’est comme pour le marché de l’outillage avec le «do-it-yourself» devenu si populaire. J’y ai succombé, moi aussi, dans l’espoir de faire quelques réparations, sans me douter que bricoler était un vrai métier de professionnels. Une leçon qui m’aura coûté assez cher!

Mais l’automédication peut être lourde de conséquences bien au-delà du seul porte-monnaie. Le fait de s’administrer tout médicament même à base de plantes ou à faible dose, hormones bio-identiques comprises, peut non seulement faire du mal, mais, le cas échéant, induire en erreur un thérapeute qui vous prendrait en charge, et qui n’en aurait pas connaissance.


  1. Proprioception associe le mot latin proprius signifiant «propre», et le mot «perception»

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La physiologie féminine dans tous ses états© 2013 par Georgette Maria Delvaux. Tous droits réservés.

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