8 Les monstres de la terre plate

«Faible serait l’attrait de la connaissance, s’il n’y avait
pas tant de pudeur à vaincre pour y parvenir.»

Friedrich Nietzsche  – Extrait de Par-delà le bien et le mal.

 

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Interroger son gynécologue sur la position exacte et les caractéristiques de son utérus lors d’un l’examen annuel risque bien de le gêner, et au mieux, de l’irriter. Si, pour votre médecin, les contrôles annuels ne sont que simple routine dans un cabinet surchargé, je ne serais pas étonnée qu’il ou elle vous demande, un sourire moqueur à peine réprimé, pourquoi diable vous vous intéressez à de telles choses.

Il fut un temps où les hommes croyaient que la terre était plate et qu’au-delà des océans, aux confins du monde, se dissimulait un abîme habité par des monstres. Aucun des bateaux n’en étaient jamais revenus. A coup sûr, ils s’en étaient trop approchés.

Pendant la Renaissance cependant, les contacts entre scientifiques d’horizons et de pays différents se développèrent, réduisant l’emprise de l’Eglise catholique sur la pensée scientifique, qui dès lors évolua de manière significative. On comprit que la terre était ronde, et faisait partie d’un vaste univers. Le mythe de la terre plate fut enterré.

Il faut dire qu’à cette époque il était encore possible à une personne intelligente de penser tout savoir. Alors que de nos jours, les différents champs de connaissance sont si étendus qu’il n’est plus possible, même avec l’imagination la plus folle, d’espérer pouvoir appréhender le macrocosme et le microcosme. Du coup, les limites du savoir risquent, pour beaucoup d’entre nous, de confiner à l’absurde.

Ainsi, un dialogue entre deux experts d’un même domaine est susceptible de paraître surréaliste à un troisième scientifique qui surprendrait leur conversation, pour peu que son champ de recherche ne soit pas le même. Cela est vrai également dans notre travail de praticien. La médecine, avec toutes ses spécialités et sous-spécialités, sans oublier les domaines apparentés, devient de plus en plus compartimentée. Il est de plus en plus rare de trouver un médecin qui aime pratiquer la médecine générale, à la façon de nos anciens médecins de famille. Pour pallier ce manque, de plus en plus de patients informés se tournent vers la naturopathie, l’homéopathie, l’acupuncture, la médecine ayurvédique ou la phytothérapie. Mais s’il nous faut consulter notre généraliste parce qu’un de nos organes est affecté, ou que nous sommes gravement malades, celui-ci, bien qu’il nous connaisse bien, nous envoie chez un spécialiste et s’efface. Non qu’un véritable dialogue ne puisse avoir lieu, mais il est plutôt rare entre praticiens et spécialistes, dont les compétences sont devenues de plus en plus cloisonnées. Il suffit de voir comment, en tant que patients, nous avons à courir du dentiste à l’orthodontiste ou au stomatologue, du gynécologue au radiologue, ou encore du généraliste au cardiologue, pour ne prendre que ces exemples.

Plus les gens avancent en âge, plus ils ont tendance à consulter un spécialiste dès que surgit un problème. Du coup, personne ne prend soin du malade dans son ensemble et n’a de regard global sur tous les aspects de sa santé. Ainsi, il arrive souvent que des médicaments aient été prescrits, sans concertation, par différents médecins, et engendrent des effets secondaires, interactifs ou cumulatifs. De même, un patient peut avoir passé sous silence des pans entiers de son histoire médicale en s’adressant au spécialiste. Or les gens meurent parfois simplement des conséquences d’une décision médicale, excellente en elle-même, mais ayant affecté d’autres organes ou affaibli le patient. De tels désastres sont-ils vraiment inéluctables?

Les chances que nous avons, de pouvoir rester plus longtemps en bonne santé, et de jouir d’une bonne vitalité, augmentent avec les bilans réguliers que nous faisons auprès de praticiens de médecines dites alternatives (acupuncteurs, homéopathes, etc.) qui ne sont pas formés à sauver la vie dans l’urgence, mais qui savent prendre bon soin des troubles fonctionnels et qui sont bien placés pour remarquer tout changement inquiétant. S’ils sont vraiment compétents, ils sauront également recommander un spécialiste si nécessaire. Une fois l’urgence traitée, ces praticiens seront précieux pour rééquilibrer le corps. Leur vision de la médecine que je qualifie précisément plus volontiers de complémentaire qu’alternative, est encore très controversée, et c’est là que les monstres de la terre plate, sous la forme d’ignorance et de préjugés, refont surface et pointent leur nez de l’abîme chaotique des limites du savoir.

Je ne dirai rien de mal sur la médecine moderne, en tant que telle. Bien au contraire! Il suffit de citer, parmi les développements les plus récents, l’imagerie médicale par résonance (IMR), et les avancées de la recherche sur les cellules embryonnaires, de la chirurgie endoscopique, ou de la traumatologie. Et personnellement, si je devais me casser la jambe – Dieu m’en garde –, je ne me ferais pas transporter chez mon acupunctrice, malgré le respect que je lui dois; par contre j’irai la revoir aussitôt mon plâtre sec, pour qu’elle me remette en état, suite au choc encaissé.

Ce que je veux souligner ici, c’est le manque de communication entre spécialistes et le manque de respect, qui sévit actuellement dans la profession médicale. Il est déjà consternant qu’un médecin puisse dénigrer la chiropractie, l’acupuncture ou le Rolfing, sur le seul critère que le mal dont souffre la patiente n’est pas vraiment sérieux puisqu’il n’a pas endommagé ses tissus. Mais il y a pire, si l’on en croit ce commentaire malveillant: «Oh, je vois, vous traitez les gens pour des problèmes qu’ils n’ont pas encore. Très bon pour le porte-monnaie!»

Il faut se rendre à l’évidence : beaucoup de médecins occidentaux ignorent tout des médecines dites alternatives actuelles, dont les pratiques ont leur origine dans la pensée chinoise, la philosophie ayurvédique ou la phytothérapie. Or ces écoles de pensée représentent plus de trois millénaires de réflexion collective et d’expérience clinique. Certains médecins, incapable de voir objectivement au-delà de leur médecine occidentale, disqualifient toute guérison venant de ces médecines, les considérant comme de simples rémissions spontanées, comme si celles-ci étaient des «sous-guérisons». Entre praticiens de médecine manuelle, il en va de même; certains ostéopathes méprisent les chiropracteurs, tandis que des kinésithérapeutes s’opposent aux Rolfers. De tels préjugés seraient-ils dus à de l’ignorance? Ou à de l’entêtement? Voire aux deux?

A titre d’exemple, qui prouve bien comment ces attitudes peuvent mettre en danger notre santé, voici l’anecdote d’une délicieuse petite dame de quatre-vingts ans, que je traitais occasionnellement depuis plusieurs années pour des douleurs et des raideurs articulaires. En arrivant chez moi un jour, elle me demanda d’ouvrir la fenêtre, prétextant qu’il faisait très chaud. Or d’habitude, très frileuse, elle se dépêchait pour aller s’allonger sur la table de traitement, sous la couverture de flanelle bien chaude. Je constatai aussi qu’elle avait les joues étonnamment rouges pour quelqu’un qui, d’ordinaire, paraissait plutôt pâle. Je lui demandai si elle se sentait bien, ce à quoi elle me répondit que non, pas vraiment, sans pouvoir m’en dire plus. Je lui pris son pouls et le trouvai aussi bien plus rapide que d’habitude. Je mesurai ensuite sa tension sanguine, dont elle me rappela qu’elle était basse depuis des années, pour constater que ce jour-là, elle était loin de l’être. Je lui conseillai alors d’appeler son docteur avant la fin de la journée, pour qu’il l’envoie se faire contrôler par un cardiologue. Bien entendu, pendant notre séance, je la soignai avec la plus grande délicatesse, en faisant bien attention de ne rien faire qui puisse élever sa tension. Je repris contact dès le lendemain, pour vérifier qu’elle ait bien pris son rendez-vous.

Deux semaines plus tard, en revenant me voir, elle me rapporta ce qu’avait dit son médecin, à savoir qu’elle n’avait pas besoin de consulter un cardiologue, et que pour son âge, son état était normal. Consternée, je la pressai de questions. Lui avait-t-elle vraiment dit à quel point elle ne se sentait pas comme d’habitude? Qu’en temps normal sa tension était basse, et que le changement était récent? Elle me confirma avoir insisté et signalé, au demeurant, que c’était son chiropracteur qui l’avait envoyée. Elle ajouta, qu’au cours de cet échange légèrement animé, son médecin lui avait même demandé combien de temps elle comptait encore vivre! «Assez longtemps pour vous survivre!» avait-elle rétorqué, avant de partir en claquant la porte. «Bien joué!» lui dis-je.

Sur quoi j’appelai mon propre médecin, et la priai d’examiner ma patiente, non sans lui évoquer la situation. Je lui demandai aussi si je pouvais être présente lors de la consultation et voir comment elle s’y prenait. Pendant la séance, le médecin fut également d’avis que cette dame ne devait pas négliger une tension artérielle aussi haute. D’ailleurs, devant nous, elle prit sont téléphone, et passé le barrage des secrétaires, se permit de donner sèchement son avis au médecin en question. Depuis lors, la patiente soigna efficacement sa tension. Elle mourut, bien des années plus tard, d’une tout autre cause.

Cela étant, il faut bien admettre que si tous les domaines du savoir sont devenus très vastes, les limites des connaissances chez un individu ont de grandes chances de toucher celles d’un autre. Nous autres, praticiens d’une médecine complémentaire pouvons contribuer à réduire les préjugés en nous parlant les uns aux autres. Nous serions sans doute surpris de voir la curiosité que manifestent d’autres praticiens et médecins pour notre travail. Certains médecins sont parfaitement conscients du fait qu’ils traitent l’organe plus que le patient. Ils savent à quel point les soins donnés par les praticiens de médecine manuelle peuvent être complémentaires et nécessaires pour les patients.

A ce propos, un souvenir d’étudiante me revient. L’examen final de radiologie approchait. Nous connaissions par cœur les radios de la bibliothèque, sur lesquelles nous pouvions donner un diagnostic après un seul coup d’œil. Par contre, nous manquions cruellement de radiographies inédites, sur lesquels exercer notre jugement. C’est alors que l’un d’entre nous eut l’idée géniale de faire intrusion dans le département de radiologie de la faculté de médecine de San Francisco et de prétendre que nous étions des étudiants en médecine. Une fois entré, le petit groupe que nous formions se mit à la recherche de radios de la colonne et du bassin. Après les avoir examinés, nous en discutâmes avec enthousiasme, au point d’oublier où nous étions. Les vrais étudiants en médecine commencèrent à nous écouter pour finalement nous demander qui nous étions. Faits comme des rats, nous nous attendions à être reconduits à la porte! Mais pas du tout; ils voulaient réellement savoir pourquoi les liens existant entre les différentes parties du corps étaient si importantes pour nous. Une fois nos explications données, l’un d’entre eux, balayant la pièce du regard, s’approcha et murmura: «J’ai une affreuse douleur dans mon dos depuis si longtemps. Vous ne pourriez pas faire quelque chose?»

Lors d’un contrôle annuel, ma gynécologue me demanda pourquoi donc avais-je besoin de connaître la position exacte de mon utérus. Je lui confiai que mon articulation sacro-iliaque gauche avait la fâcheuse tendance à quitter sa position correcte et que les ajustements ne tenaient pas très longtemps. Je me demandais donc si par hasard mon utérus ne serait pas un peu tordu, tirant ainsi sur le sacrum par l’intermédiaire des ligaments utéro-sacrés. «Ah bien!» dit-elle, «Oui, en effet, votre col semble légèrement tourné vers la droite.» Je lui demandai alors: «Consentiriez-vous à me rééquilibrer l’utérus, si je vous disais comment faire?» Et elle le fit. En tant que gynécologue, elle était bien sûr la mieux placée pour examiner l’utérus en tant que tel et sentir sa taille et sa densité. Elle n’avait cependant jamais essayé de changer la position de l’utérus en tirant légèrement sur les ligaments utéro-sacrés. Elle fut à la fois surprise et ravie de sentir le ligament droit se relâcher. J’étais, moi aussi soulagée, et, depuis, mes articulations sacro-iliaques n’ont plus bougé!

Il existe un répertoire de nombreuses variantes anatomiques, bien sûr. Certaines personnes ont une vertèbre en moins ou en plus, d’autres ont un seul rein, certains ont même, chose rare, le cœur à droite (situs inversus). Certains hommes n’ont qu’un testicule alors que certaines femmes ont un double utérus. On peut ne jamais être conscient d’anomalies mineures, du fait que celles-ci n’ont aucune incidence sur sa santé, et donc pas d’importance. Mais dans le cas d’un utérus déplacé, l’anomalie peut avoir des conséquences. En fait, si votre utérus a été déclaré normal, juste un peu de travers, mais qu’en même temps vous éprouvez des douleurs au dos chaque mois ou de façon chronique, c’est qu’il y a un problème. Et ce, même si une autre patiente avec le même léger déséquilibre n’a aucune douleur au dos.

License

La physiologie féminine dans tous ses états© 2013 par Georgette Maria Delvaux. Tous droits réservés.

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